Mauritanie : 28 novembre, jour de deuil et de recueillement

Le 28 novembre 1990, dans une caserne officielle de l’armée mauritanienne, 28 militaires noirs d’origine peule furent tirés au sort et pendus à Inal pour les festivités de la trentième année d’indépendance du pays. Depuis ce jour lugubre, une mémoire parallèle est née et fera à jamais de l’ombre sur « l’indépendance ». Un des rescapés de ces prisons mouroirs, Mahamadou Sy, nous relate les faits dans son récit testimonial, L’enfer d’Inal. Le Bruit du Monde vous propose un extrait éloquent de cette tragédie.

21 des 28 pendus d'Inal. Crédit : DR

21 des 28 pendus d’Inal. Crédit : DR

« Le 27 dans l’après-midi, des prisonniers sont choisis dans les hangars et sont marqués d’une croix avec un feutre bleu. Plus tard, ils se voient attribuer des numéros allant de un à vingt-huit par le caporal OuId Demba. Quelques gradés~ dont le capitaine Sidina~ sont là. L’un des prisonniers, un sous-officier de la marine, portant le numéro onze, demande pourquoi on leur a attribué des numéros. » C’est pour vous transférer ailleurs » lui répond le sergent-chef Jemal OuId Moïlid. Le sergent Diallo Sileye Beye dit à Jemal qu’il préfère rester avec ses amis les marins, étant lui-même un marin. TI est infirmier et a toujours occupé le poste de laborantin de la région, à cet effet, il est très connu dans la région aussi bien dans le milieu militaire que civil. Après une courte hésitation, Jemal dit de le retirer et de mettre quelqu’un d’autre à sa place. Un autre soldat est choisi, le deuxième classe Daillo Abdoul Beye, le petit frère du premier. Les prisonniers numérotés sont mis à l’écart. Ils s’attendent à embarquer dans un camion pour une destination inconnue. Nous sommes à la veille du trentième anniversaire de l’indépendance de notre pays. En temps normal, on devrait être en train de se préparer pour le défilé au flambeau et pour celui de demain matin. De notre côté, nous attendons sans trop y croire, une éventuelle intervention du président de la République pour au moins, être fixés sur les raisons officielles de notre présence ici. La Mauritanie aura trente ans demain, ce n’est pas un événement banal, nous sommes donc en droit d’espérer obtenir une solution favorable de la part de celui-là même qui est le principal responsable de nos malheurs. Alors que de leur côté nos tortionnaires nous préparent leur plus sale coup depuis la création de la Mauritanie.
Vers minuit, le groupe des prisonniers numérotés est placé devant le grand hangar, celui devant lequel j’ai été traîné par le camion. Khattra et d’autres soldats mettent en place des cordes, ils font un nœud avec l’un des bouts et passent l’autre par-dessus le rail qui sert de support à la toiture, à l’entrée du hangar. Les officiers de la base passent, discutent un peu avec Jemal OuId Moïlid puis s’en vont. Ce dernier s’approche du sergent-chef Diallo Abdoulaye Demba, le responsable de peloton du port de La Guerra, qui porte le numéro un et lui demande s’il désire quelque chose, comme il l’a vu faire dans les anciens films western. Diallo lui demande du tabac, on lui passe une tabatière, il aspire goulûment la fumée comme pour conserver avec lui un dernier souffle d’énergie. Deux soldats l’encadrent et le traînent vers l’une des cordes. Pendant que Khattra lui passe le nœud de la corde autour du cou, il tourne la tête vers le hangar comme pour solliciter de l’aide, la dernière image de la vie qu’il emportera avec lui sera ces sombres formes allongées ou assises étroitement ficelées et dont les yeux exorbités ne peuvent se détacher de lui. Avec l’aide d’un autre soldat, Khattra le hisse jusqu’à ce que ses pieds ne touchent plus terre. Ensuite il attache le deuxième bout au rail. D’autres prisonniers suivent. Khattra est particulièrement excité, ils le sont tous d’ailleurs, mais lui et Souleymane le sont encore plus. Non seulement, ils seront tous pendus mais tout le monde doit regarder jusqu’à la fin, les bourreaux y tiennent. Mais il ne faut surtout pas manifester sa désapprobation. Entre deux pendaisons, Khattra s’assoit sur un cadavre pour siroter son verre de thé ou au pied d’un pendu en récitant des versets de Coran. Il va d’un pendu à l’autre, achevant ceux qui tardent à mourir à coups de barre de fer, s’appliquant à porter les coups dans la région du cou. Pendant ce temps, Souleymane et les autres préparent les prochaines victimes tout en veillant à respecter l’ordre des numéros. Quand arrive le tour du numéro onze, Diallo Sileye Beye ne peut s’empêcher de pousser un cri. Il reçoit un violent coup de pied pour avoir osé perturber le déroulement de la cérémonie. Ses yeux ne se détachent plus de cet homme à qui on est en train de passer la corde au cou. Cet homme qui n’est autre que son petit frère, le matelot Diallo AbdouI Beye, qui cessera d’exister dans moins de trois minutes et que plus jamais il ne reverra. Abdoul Beye ne proteste même pas, il est hissé au bout de la corde sous le regard ahuri de son frère. Il n’y a pas de mots pour exprimer la douleur de Diallo Sileye Beye. Quand arrive le tour de Diallo Oumar Demba et son frère le soldat Diallo Ibrahima Demba, (le hasard a voulu qu’ils soient, tous les deux, sélectionnés pour les pendaisons et que leurs numéros se suivent, il ont toujours tenu à rester ensemble), chacun d’eux, ne voulant pas assister à la mort de l’autre, demande à passer en premier. Un tirage au sort organisé par les bourreaux les départage, Ibrahima Demba, l’aîné, passe le premier. Le soldat de première classe, Ndiaye Samba Oumar, le chauffeur qui conduisait le véhicule le jour de mon arrestation, fait partie du lot. Le deuxième classe Samba Coulibaly, un soldat de mon escadron, qui porte le numéro 28 ferme cette macabre liste.
Les pendaisons durent plus d’une heure. Après cela, tel des bêtes excitées par l’odeur du sang, le groupe de bourreaux, pris d’une euphorie collective, s’acharne sur les autres prisonniers et tape sur tout ce qui bouge. Conséquences de cette folie collective, cinq morts supplémentaires. Parmi eux, le soldat de première classe Ly Mamadou Ousmane, le seul spécialiste de l’arme antiaérienne de calibre 14,5 mm de toute la région militaire. C’est lui qui assurait les stages de formation sur cette arme là à tout le personnel, hommes de troupe, sous-officiers comme officiers. Il est né à Médina Fanaye et a grandi dans ma famille dans laquelle il est arrivé à l’âge de dix ans et ne nous a quitté que pour s’engager dans l’armée en décembre 1974. Quand je suis arrivé à La Guerra en 1982, il y était déjà et y restera avec moi jusqu’à son récent détachement à la base régionale pour former du personnel sur la 14,5 mm. Il lui est plusieurs fois arrivé de faire des déplacements à Boulanouar ou à Inal pour y donner des cours ou pour un dépannage. L’adjudant Diop Bocar BayaI, le responsable du magasin fouinier régional, fait aussi parti de ces cinq victimes. Ce sous-officier jovial s’entendait avec tout le monde, tous grades confondus.
La démence a été poussée jusqu’à symboliser la date du trentième anniversaire du pays par 28 pendaisons. Vingt-huit vies humaines sacrifiées sur l’autel de la bêtise humaine. Plus jamais cette date du 28 Novembre n’aura la même signification pour les Mauritaniens. Quand certains sortiront dans les rues des villes ou dans les campagnes brandissant fièrement les couleurs nationales sous les youyous des Mauritaniennes, pour d’autres, ce sera un jour de deuil et de recueillement à la mémoire de ces 28 militaires pendus. Il fut un temps où, tout jeune, avec mes amis maures Seyid Ould Ghaïlani, Mohamed Ould Yaghla, Zeïne QuId Abidine et d’autres, je courrais très tôt à travers les rues de la capital, à l’occasion de cette tète nationale, pour voir défiler cette armée dont j’étais très fier. Jamais plus rien ne sera pareil.
Les corps sont ensuite traînés près d’un camion. Quelques minutes plus tard, ils seront enterrés derrière le terrain de sport : InaI vient de fêter à sa façon le 30e anniversaire de la Mauritanie. »
Mahamadou Sy, L’enfer d’Inal,
PP119 – 123

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *